III

— Je vous retrouve, Thomas, tel que je vous ai connu quand vous aviez dix-sept ans, dit lady Tressilian. Vous avez toujours votre regard de hibou… et vous n’avez pas plus de conversation aujourd’hui que vous n’en aviez à l’époque. Comment cela se fait-il ?

Thomas esquissa un geste vague.

— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais eu le don de la parole, voilà tout !

— Ce n’est pas comme Adrian !… Quel brillant causeur il faisait !

— C’est peut-être pour ça… Il parlait pour nous deux.

— Pauvre Adrian !… Un garçon qui promettait tellement !

Lady Tressilian donnait audience à Thomas – c’était bien le mot qui convenait – et, fidèle à ses habitudes, elle le recevait seul. Elle préférait n’avoir qu’un seul visiteur à la fois. La conversation la fatiguait moins et elle en profitait mieux.

— Vous êtes ici depuis vingt-quatre heures, reprit-elle, abordant un autre sujet. Que dites-vous de la situation ?

— La situation ?

— Ne faites pas celui qui ne comprend pas, vous savez très bien de quoi je veux parler. Vous n’avez pas remarqué le singulier trio que j’abrite sous mon toit ?

Thomas s’en tint à une réponse prudente.

— Il y a quelques frictions…

La vieille dame sourit. Ses yeux brillaient de malice.

— Je vous avouerai, Thomas, que tout cela m’amuse beaucoup. Cette rencontre, ce n’est pas moi qui l’ai voulue. J’ai même fait ce que j’ai pu pour l’empêcher. Nevile s’est entêté. Il tenait absolument à ce que ces deux femmes fussent ici ensemble. Eh bien ! elles y sont… et il récolte ce qu’il a semé !

Thomas Royde semblait assez mal à l’aise.

— C’est bizarre, dit-il.

— En ce sens que ?

— Je n’aurais jamais cru que Strange fût homme à manigancer cette rencontre…

— Je suis contente de vous entendre dire ça, car c’est mon sentiment, à moi aussi. Ça ne lui ressemble pas. Comme la plupart des hommes, Nevile est plutôt assez soucieux d’éviter les histoires et tout ce qui peut lui causer quelque ennui. C’est pourquoi, dès le début, j’ai pensé que l’idée de cette rencontre ne venait pas de lui. Mais, alors, de qui est-elle ?

Après une courte pause, elle ajouta :

— D’Audrey ?

Il protesta avec vivacité.

— Non, certainement pas !

— Pourtant, reprit lady Tressilian, j’ai peine à croire qu’elle soit de cette Kay… À moins que cette pauvre fille soit une comédienne extraordinaire… Je dois dire que je la plains presque…

— Vous ne paraissez pourtant pas l’aimer beaucoup…

— Je ne l’aime pas. Elle n’a rien dans la cervelle et elle manque de tenue, mais j’ai un peu pitié d’elle… Elle me fait l’effet d’un moustique affolé qui vient se jeter sur le globe d’une lampe !… Elle sent le danger, mais elle ne sait comment se défendre ! Alors, elle affiche sa mauvaise humeur, ses manières deviennent de plus en plus navrantes, elle se conduit comme une enfant mal élevée… et tout cela lui fait, auprès de Nevile, un tort considérable !

— À mon avis, dit tranquillement Thomas, celle qu’il faut plaindre, celle qui est dans une position délicate, c’est Audrey !

Le regard de la vieille dame se fit plus perçant.

— Vous avez toujours été amoureux d’Audrey, n’est-ce pas, Thomas ?

La question ne l’étonna pas. Il répondit, très simplement :

— Il me semble bien que oui…

Lady Tressilian sourit.

— Vous étiez déjà amoureux d’elle, reprit-elle, quand vous étiez petits, tous les deux…

Il acquiesça d’un hochement de tête.

— Et puis, poursuivit-elle, Nevile est venu, qui vous l’a soufflée…

— Si l’on veut, fit Thomas, un peu gêné. Car j’ai toujours su qu’avec elle je n’avais pas la moindre chance !

— Défaitiste ?

— J’ai toujours été un ours.

— Et après ?

— Pour Audrey, j’ai toujours été – et je suis toujours – « ce bon vieux Thomas » !

— Thomas le Fidèle, comme elle vous appelait !

Il sourit. Ce surnom qu’elle lui avait donné, évoquait pour lui les plus belles heures de sa jeunesse.

— C’est drôle, dit-il, il y a des années que je n’avais entendu parler de Thomas le Fidèle !

— C’est un titre qui pourrait prendre aujourd’hui une certaine valeur…

La vieille dame chercha le regard de Thomas et ajouta :

— La fidélité, voyez-vous, Thomas, est une qualité qu’on sait apprécier quand on a, comme Audrey, connu certaines épreuves. Elle est quelquefois récompensée…

Les yeux baissés, Thomas, qui jouait machinalement avec sa pipe, dit gravement :

— C’est parce que je l’espère que je suis revenu en Angleterre.

 

L'heure zéro
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